Orange presse le citron, les syndicats comptent les pépins

Dessin stylisé des deux femmes dirigeantes de la CGT et de la CFDT. Derrière elles, des manifestants devant le siège de SFR, un drapeau européen devant le bâtiment en construction d'une giga factory.

Pendant que le rachat de SFR s’enlise dans un marathon réglementaire d’au moins dix-huit mois, Orange augmente son dividende, déroule un plan stratégique que la CGT traduit en « plan d’économies », et voit son assemblée générale entériner à la quasi-unanimité l’éviction de l’administrateur salarié Sébastien Crozier. En toile de fond : des syndicats nationaux en quête d’adhérents et de crédibilité, un management envahi de pseudosciences, et une Europe de l’IA qui promet des gigafactories que personne ne se presse de candidater. Tour d’horizon d’un secteur où la confiance est un slogan, rarement un constat.

SFR, le forfait sans engagement… de calendrier

Commençons par le feuilleton de l’année. La vente de SFR au trio Orange-Bouygues-Free avance, mais au rythme d’un dossier de fibre en zone rurale. L’offre de 20,35 milliards d’euros, agrémentée d’un complément de prix de 650 millions, a été acceptée par Patrick Drahi. Reste l’essentiel : le feu vert des autorités de concurrence, à Paris ou à Bruxelles, la consultation des instances représentatives du personnel et la migration des actifs. Dix-huit mois minimum, trois ans pour que les clients voient la différence. Le temps long des télécoms, version notariale.

Dans cette salle d’attente, 8 000 salariés de SFR patientent dans le flou, dont 2 000 vendeurs en boutique qui ont déjà fait grève pour réclamer des primes compensatoires. La CFDT exige un vrai volet social : garanties d’emploi, pas de licenciements contraints, réinternalisation d’activités délocalisées. Christel Heydemann, directrice générale d’Orange, jure devant les sénateurs vouloir un « traitement responsable » des collaborateurs de SFR. On notera l’élégance : promettre la responsabilité sociale chez le concurrent qu’on rachète, c’est toujours plus simple que de la pratiquer chez soi. Car pendant ce temps, l’analyste de Fitch glisse la vraie morale de l’histoire : le marché pourrait devenir « moins promotionnel ». Traduction du consultant au consommateur : préparez vos relevés bancaires.

Chez Orange, la confiance se vote à la quasi-unanimité

Car chez l’acquéreur en chef, l’ambiance sociale n’est pas exactement à la fête. Le 19 mai, jour de l’assemblée générale des actionnaires, la CGT-FAPT appelait à la mobilisation nationale. À Limoges, une poignée de militants dénonçait devant les grilles du Clos-Jargot une hausse du dividende de dix centimes, soit 260 millions d’euros annuels supplémentaires venant s’ajouter aux 2 milliards déjà versés, quand l’entreprise aurait engrangé plus de 3 milliards de bénéfices en 2025. Le syndicat réclame la réouverture des négociations salariales, un treizième mois, la réinternalisation de la sous-traitance, et s’inquiète d’une IA qui s’installe dans les centres d’appels sans passage par le CSE. Il rebaptise au passage le plan stratégique « Trust the future » en ce qu’il serait vraiment : un plan d’économies visant, selon lui, à diviser par deux les effectifs d’ici 2030. Les indicateurs de conditions de travail rappelleraient ceux de la sortie de crise de France Télécom. Référence qui, chez Orange, n’est jamais une figure de style.

Et c’est dans ce climat que l’assemblée générale a offert son moment de bravoure : le vote, à la quasi-unanimité des voix exprimées selon les résultats détaillés publiés par Orange, de la fin du mandat de Sébastien Crozier, administrateur représentant les salariés et président de la CFE-CGC d’Orange, premier syndicat du groupe, et voix rarement complaisante. L’opération vient de plus loin : dès le début avril, le conseil d’administration avait révoqué d’un bloc les mandats de ses trois administrateurs représentant les salariés (CGT, CFDT et CFE-CGC confondues) avant de recommander aux actionnaires de ne pas reconduire le seul Crozier, selon les révélations de L’Informé. Habillage juridique impeccable : la mise en conformité avec la directive européenne « Women on Boards », sa suppléante Hélène Marcy reprenant le siège. La féminisation des conseils est une cause excellente. Qu’elle serve, par une heureuse coïncidence, à remettre à plat la représentation salariée tout entière et à écarter le contre-pouvoir le plus sonore au moment précis où se négocient un rachat à 20 milliards et un plan de réduction de coûts, voilà qui relève d’un sens du timing que même un cabinet de conseil n’oserait facturer. « Trust the future », donc. La confiance, mais sans les empêcheurs de voter en rond.

Syndicats : aimés de loin, fuis de près

Cette éviction feutrée tombe d’autant mieux que les syndicats traversent une mauvaise passe d’opinion. Selon le sondage Odoxa pour Challenges, 62 % des Français ont une mauvaise image des organisations syndicales. La CFDT recule à 42 % d’opinions favorables, la CGT à 37 %. Marylise Léon et Sophie Binet, en lice pour un second mandat, restent méconnues de la moitié des Français malgré leur omniprésence médiatique. Les « deux terribles », comme on les surnomme au Medef, incarnent deux cultures ; le compromis contre le rapport de force ; mais se retrouvent sur un front commun : le barrage à l’extrême droite, alors même qu’environ un quart de leurs propres sympathisants a voté RN aux européennes. Défendre des troupes qui votent contre vos mots d’ordre : voilà un cas pratique de dialogue social.

Leur obsession commune désormais : recruter et surtout fidéliser, dans un pays où l’engagement militant s’évapore. La CGT a regagné 140 000 adhérents depuis 2023, mais avoue être « un panier percé ». La CFDT lance des formules d’essai gratuites de deux mois, comme un service de streaming. Le syndicalisme à l’ère de l’abonnement résiliable : tout un symbole. Face à des assemblées d’actionnaires qui votent comme un seul homme, des syndicats qui peinent à retenir leurs adhérents partent avec un handicap arithmétique certain.

Pendant ce temps, le bullshit prospère et l’IA attend ses milliards

Côté employeurs, la lucidité ne déborde pas non plus, si l’on en croit Christophe Genoud dans L’Express. Le chercheur dénonce l’invasion du management par les « hochets » pseudoscientifiques : neuromanagement, tests de personnalité aux fondements « faibles, voire nuls », quotient émotionnel de comptoir. Pendant que les comités de direction s’offrent des séminaires de plasticité cérébrale, la littérature scientifique rappelle platement que le meilleur prédicteur de recrutement reste l’entretien structuré. On se prend à rêver d’un test MBTI appliqué aux plans stratégiques : « Trust the future », profil ENTJ, charisme certain, fiabilité à vérifier.

Reste l’horizon censé tout justifier : l’intelligence artificielle. L’Europe a mis 20 milliards sur la table pour cinq gigafactories d’IA, dont les subventions arriveront en partie en 2028-2030, soit après les besoins. Résultat : aucune candidature déposée à ce jour, un appel d’offres repoussé à juillet, et des industriels qui construisent sans attendre Bruxelles. Orange, lui, figure au consortium français AION avec Iliad, EDF et Capgemini : plus de 10 milliards d’euros, 288 000 GPU. Des GPU Nvidia, évidemment, architecture américaine comprise. La souveraineté européenne tourne sous licence californienne. Et SoftBank promet à lui seul 75 milliards en France, presque quatre fois le programme européen entier. L’Europe mise gros ; les autres misent énorme.

Et maintenant ?

Le tableau d’ensemble a sa cohérence : un secteur qui se concentre, des dividendes qui montent, des effectifs qui fondent, des contre-pouvoirs qu’on neutralise par directive interposée, et des milliards promis à une IA dont les premiers effets visibles seront, de l’aveu même des syndicats, la disparition des emplois les moins qualifiés. La question n’est plus de savoir si la consolidation des télécoms aura lieu, mais qui en paiera la facture sociale. Les autorités de concurrence imposeront-elles aux repreneurs de SFR de vraies garanties, sur les prix comme sur l’emploi, ou se contenteront-elles de remèdes cosmétiques ? Les syndicats, affaiblis dans l’opinion et évincés des conseils, trouveront-ils un second souffle dans la bataille sociale qui s’annonce chez SFR et chez Orange ? Et quand l’IA aura vidé les centres d’appels de Beaublanc, qui restera-t-il pour faire confiance au futur ?

Pour aller plus loin :

  • « La vente de SFR prend le forfait longue durée », par Margaux Vulliet, Challenges, 4 juin 2026.
  • « Sophie Binet et Marylise Léon face à leur bilan », dossier de Florian Fayolle, incluant l’encadré « Une défiance tenace de l’opinion » (sondage Odoxa pour Challenges-BFM Business et Agipi, réalisé les 27 et 28 mai 2026 auprès de 1 005 personnes), Challenges n°922, 4 juin 2026.
  • « « Plan d’économies » chez Orange », par Aline Combrouze, Le Populaire du Centre (édition Haute-Vienne), 20 mai 2026.
  • « Pourquoi l’Europe mise gros sur ses futures gigafactories d’IA », par Mélina Loupia, Clubic, 3 juin 2026.
  • « Gare aux promesses du neuromanagement », entretien avec Christophe Genoud (auteur de Il y a du bullshit dans mes décisions, Vuibert, 2026), propos recueillis par Laurent Berbon, L’Express, 4 juin 2026.
  • « Assemblée Générale Mixte d’Orange du 19 mai 2026 : résultats des votes et nomination de Frédéric Sanchez en qualité de Président non-exécutif du Conseil d’administration », communiqué de presse du groupe Orange, Paris, 19 mai 2026 ; résultats détaillés des votes publiés sur orange.com/fr/assemblee-generale.
  • « Orange : Sébastien Crozier (CFE-CGC) perd son siège d’administrateur et… ne devrait pas le retrouver », L’Informé, 1er avril 2026.