Le 9 juillet, 81,28 % des salariés du Groupe Orange en France n’ont rien dit. Les 18,72 % restants ont dit non. La CFDT a perdu le pari qu’elle avait elle-même lancé. Décryptage d’un scrutin qui ne désigne aucun vainqueur, mais qui ouvre la campagne des élections professionnelles de 2027.
Le verdict, en quatre chiffres et une soustraction
Reprenons les faits. 71 651 inscrits. 13 410 votants, soit 18,72 % de participation. Le « Non » l’emporte avec 63,31 % des suffrages exprimés, soit 7 751 voix, contre 36,69 % et 4 492 voix pour le « Oui ». Faute de majorité, l’accord signé le 23 avril 2026 par la seule CFDT n’entrera pas en vigueur.
Maintenant, la soustraction que personne n’a faite. 7 751 plus 4 492 égale 12 243. Or il y a eu 13 410 votants. Il manque 1 167 personnes. Mille cent soixante-sept salariés se sont authentifiés, ont ouvert le bulletin électronique, et ont voté blanc. Ils ont pris la peine de se connecter pour ne rien dire. À sa manière, c’est le résultat le plus éloquent du scrutin.
Deux récits pour un seul chiffre
Le lendemain, chacun avait son communiqué prêt. Ils ne racontent pas la même élection. Côté CFE-CGC, le ton est celui de la fanfare. Le titre suffit : « Merci : Rejet à 63,31 % de l’accord QVCT par référendum ». L’organisation « se félicite du désaveu cinglant infligé à la Direction et à la CFDT par les personnels d’Orange » (CFE-CGC Orange, 10 juillet 2026). Et enfonce le clou : « c’est une gifle pour le « DRH de l’année » » (allusion au prix remis à Vincent Lecerf par Le Figaro).
Côté CFDT, on retourne la table. Le tract post-scrutin s’intitule « 81,28 % : le silence a gagné ! » et martèle : « Huit salariés sur dix n’ont pas voté » (CFDT Orange, tract du 20 juillet 2026). La formule officielle est plus sèche encore : « Ce n’est pas un désaveu, c’est un silence » (CFDT Orange, communiqué du 10 juillet 2026). Au niveau fédéral, même partition : « C’est plutôt le silence qui a gagné », explique Céline Marata, secrétaire fédérale de la F3C, qui ajoute que « les délais de préparation de ce référendum étaient, de toute façon, beaucoup trop courts » (Syndicalisme Hebdo, 21 juillet 2026).
Une gifle contre un silence. Le lecteur choisira. Signalons tout de même que les deux camps ne s’accordent même pas sur le nombre de votants : la CFE-CGC écrit 13 140, la CFDT 13 410. Ni sur l’épaisseur du texte : 70 pages pour l’une, « 50 pages à s’approprier » pour l’autre. On a soumis au vote un document dont les négociateurs ne savent pas dire la longueur.
Le pari CFDT : pourquoi signer seule, puis surenchérir
C’est la question qui structure toute la séquence. Deux décisions, prises dans cet ordre, et chacune amplifiant le risque de la précédente.
Signer seule d’abord. La CFDT revendique la paternité du chantier : la négociation s’est ouverte « à l’initiative de la CFDT », en réponse à l’enquête du Comité National de Prévention du Stress et à « la série de suicides survenue fin 2024 » (CFDT Orange, tract QVCT). Après plus de vingt séances, repartir les mains vides revenait à admettre que deux ans de travail n’avaient rien produit. La doctrine réformiste fait le reste : on signe ce qu’on a obtenu, on améliorera ensuite. L’accord était d’ailleurs conçu comme évolutif, calé sur 2026-2028, « la première brique d’un socle commun de droits ».
Demander le référendum ensuite. Là, on quitte la doctrine pour la stratégie. Rien n’obligeait la CFDT à transformer une signature minoritaire en consultation générale. Elle l’a fait. Et les raisons plausibles s’empilent. La plus avouable : la cohérence. On ne peut pas dire qu’un texte protège 71 651 personnes et refuser de le leur soumettre. La plus intéressante : le périmètre. Le référendum portait sur le Groupe Orange en France ; 71 651 inscrits. Les élections professionnelles, elles, se jouent sur l’UES Orange, environ 60 000 électeurs en 2023. En choisissant le référendum, la CFDT jouait sur un terrain plus large que celui où la CFE-CGC la devance. Un plébiscite gagné lui aurait offert une légitimité supérieure à son audience, seize mois avant le scrutin professionnel.
La moins avouable : la rivalité. Les deux premières organisations du groupe s’affrontent aussi devant les tribunaux. La CFDT célébrait encore, le 7 juillet, une décision où « la justice déboute la CFE-CGC » sur le bureau du CSE d’Orange France Siège. Le référendum ressemblait à une manche supplémentaire.
Le pari était lisible. Il était aussi à sens unique : en cas de victoire, un mandat ; en cas de défaite, un boulet pour seize mois.
36,69 % : la performance qui ne console de rien
Vient l’exercice favori des états-majors : comparer le résultat à l’étalon qui arrange. Prenez l’audience brute de la CFDT aux élections CSE de novembre 2023 : 29,30 %. Le « Oui » fait 36,69 %. Sept points de mieux. Victoire morale. Prenez maintenant la représentativité de la CFDT parmi les seules organisations représentatives, celle qu’elle mettait elle-même en avant en 2023 : « La représentativité de la CFDT est de 40,14 % » (CFDT Orange, communiqué n°19, novembre 2023). Le « Oui » fait 36,69 %. Trois points et demi de moins. Défaite technique.
Le même chiffre démontre donc deux choses opposées selon la règle de trois qu’on préfère. C’est tout le confort des lendemains de scrutin.
Reste une lecture moins flatteuse pour tout le monde : celle des voix réelles. En 2023, sur environ 41 000 suffrages exprimés, la CFDT en avait rassemblé quelque 12 000. Le « Oui » en a réuni 4 492. Soit, à la louche, un tiers de son électorat de 2023. Mais le camp adverse ne rit pas non plus. La CFE-CGC pesait environ 13 000 voix en 2023, la CGT environ 4 900. Ensemble, près de 18 000. Le « Non » en a rassemblé 7 751. Moins de la moitié. Et, détail cruel, le « Non » total reste inférieur au seul score de la CFE-CGC il y a trois ans.
(Précaution d’usage : les périmètres diffèrent, Groupe France pour le référendum, UES pour les élections. Ces ordres de grandeur indiquent une tendance, pas une équivalence comptable.)
Conclusion peu héroïque : aucune organisation n’a mobilisé la moitié de sa base. Le vainqueur du 9 juillet s’appelle l’abstention, et il n’a pas de carte syndicale.
L’erreur de cible : plaider les filiales devant un électorat Orange France
Venons-en au point stratégique, celui qui mérite qu’on s’y arrête. L’argument central de la CFDT, tout au long de la campagne, fut celui du périmètre. L’accord devait couvrir « Orange SA et ses 24 filiales en France », dont « aucune n’a d’accord QVCT » et dont beaucoup « n’ont jamais adhéré aux accords protecteurs signés lors de la crise des suicides » (CFDT Orange). Le tract poussait la logique jusqu’à la question rhétorique : « Sommes-nous un Groupe, ou une juxtaposition d’entreprises sans lien social ? » (CFDT Orange, « Enfin un accord qui nous protège tous »).
L’argument est juste. Il est même généreux. C’est précisément le problème. Faites le calcul. Sur 71 651 inscrits, l’UES Orange en représente environ 60 000. Les filiales pèsent donc de l’ordre de 11 000 à 12 000 personnes. Grosso modo un sixième du corps électoral.
Autrement dit : la CFDT a bâti sa campagne sur le bénéfice qu’en tireraient les autres, en s’adressant à un électorat qui, lui, était déjà couvert par les accords issus de la crise sociale. Le message reçu par un salarié d’Orange SA se résume alors à peu de chose : votez oui, cela protégera vos collègues. Noble. Peu mobilisateur un 8 juillet, à deux jours des vacances.
Il y avait pourtant matière à parler à cet électorat-là. La régulation de la charge de travail adossée aux « effectifs réellement nécessaires », le signalement harcèlement inspiré des recommandations du Défenseur des droits, la prévention du risque suicidaire : autant de dispositions qui concernaient directement les 60 000. Elles existaient dans les tracts. Elles n’ont jamais été le titre. Le titre, c’était les filiales.
Erreur de hiérarchie plus que d’analyse. On a vendu la solidarité à des gens à qui l’on pouvait vendre leur propre protection.
Le virage IA, ou comment perdre sur son terrain de campagne
Puis, à huit jours du vote, la bascule. « L’IA nous aide, l’accord nous protège » (CFDT Orange, tract du 29 juin 2026). L’article 11 devient la vitrine.
L’intuition était bonne : l’IA parle à tout le monde, filiales comprises. Mais elle arrivait tard, et sur un terrain déjà occupé. La CGT y avait planté son drapeau dès juin, en tête de ses cinq griefs : « Aucune garantie pour les salariés (emplois, conditions de travail) face au déploiement de l’Intelligence Artificielle » (CGT FAPT, tract du 26 juin 2026). Face à une promesse de protection, une accusation de vide. En trois jours de campagne, l’accusation gagne toujours.
Et puis il y a le coup de grâce, que la CFE-CGC n’a pas boudé. Pour démolir un accord vendu comme un bouclier anti-IA, elle a demandé son avis… à l’IA maison : « Ironie suprême, même l’IA interne « Dinootoo » l’analyse comme de mauvaise qualité et vide de contenu » (CFE-CGC Orange, 10 juillet 2026).
Méthodologiquement, l’argument ne vaut rien : un modèle de langage n’est pas un expert en droit social. Rhétoriquement, il est imparable. La CFDT avait fait de l’intelligence artificielle sa dernière ligne de défense. Elle a été retournée contre elle par un chatbot d’entreprise. On a vu des campagnes se terminer plus mal, mais rarement de façon plus symbolique.
Ce que le scrutin dit du dialogue social
Un chiffre résume l’état des lieux mieux que tous les communiqués : 18,72 %. Une consultation générale sur la santé au travail, dans un groupe qui porte encore la mémoire de la crise des suicides, mobilise moins d’un salarié sur cinq. Ce n’est pas un accident de calendrier. C’est un diagnostic.
Chacun désigne un responsable, et jamais le même. La CFDT accuse le format : « Deux jours de vote en juillet, 50 pages à s’approprier, aucun débat contradictoire organisé, aucune information apportée sur les conséquences d’un rejet » (tract du 20 juillet). Sa conclusion est frappée comme une devise : « Ce n’est pas la complexité du texte qui l’a rendu inaccessible : c’est le contexte imposé aux salariés pour en prendre connaissance ».
La CFE-CGC vise la même cible, avec d’autres mots : « La Direction a, une nouvelle fois, tenté d’influer sur le vote en réduisant le nombre de jours de vote à deux jours en pleine période de vacances des personnels » (CFE-CGC Orange).
Fait remarquable : sur ce point, les deux ennemies disent la même chose. Elles accusent l’employeur d’avoir organisé un vote inaudible. Reste que l’employeur organisait un scrutin qu’il n’avait pas demandé, à la requête d’une organisation qui disposait, elle, de dix semaines entre la signature du 23 avril et l’ouverture du vote pour expliquer son texte. Les responsabilités sont partagées ; le partage n’est pas exactement celui que chacun propose.
Quant à la direction elle-même, elle poursuit la ligne inaugurée pendant la campagne : rien. Aucune communication publique distincte n’a suivi le résultat. Un accord qu’elle a négocié sur vingt séances vient d’être annulé par les salariés, et l’employeur ne dit pas un mot. Le silence des 81,28 % a trouvé son écho au sommet.
Il faut dire que le décor est chargé. La CFE-CGC égrène : intéressement et participation en baisse de 41 % en 2026, « 70 millions d’euros d’actions gratuites à moins de 1 000 cadres dirigeants », hausse de la rétribution de la direction générale, dégradation de la complémentaire santé, bureaux à plus de 35 degrés pendant la canicule, et « le Plan Social de 650 personnels d’Orange Business » qui « a profondément meurtri le corps social » (CFE-CGC Orange).
La CFDT rétorque, non sans logique, que « le « Non » ne règle aucun de ces sujets : pas un seul ne figurait dans le texte soumis au vote » (tract du 20 juillet). Elle a raison sur le fond. Elle a tort sur la mécanique électorale : on ne vote jamais sur la question posée. On vote sur celle qu’on a en tête.
Prospective 2027 : ce que chacun a gagné, ce que chacun risque
Les mandats issus de novembre 2023 courent jusqu’à novembre 2027. Seize mois. La campagne a commencé le 10 juillet, à 6h39, heure de publication du communiqué CFE-CGC.
CFE-CGC Orange : première, mais sur un socle étroit
Acquis. Première organisation du groupe en 2023 avec 31,72 % et la plus forte progression du scrutin (+5,64 points). Une ligne offensive assumée, une machine de communication rapide, une stratégie contentieuse active (recours sur le bureau du CSE OFS, plainte auprès de l’Inspection du Travail en mars 2026 contre un dispositif de speech analytics). Et désormais un scalp : le rejet de l’accord.
Risque principal : la surinterprétation. L’affirmation est audacieuse : « En votant « non », ils ont donné leur confiance à la CFE-CGC Orange pour dialoguer de façon responsable avec la Direction » (CFECGC Orange). Sept mille sept cent cinquante et une voix, soit 10,8 % des inscrits, ne constituent pas une onction. La CFDT ne manquera pas de le rappeler pendant seize mois. C’est déjà commencé, son tract visant sans le nommer « une organisation, la première du Groupe » qui « se félicite d’un « désaveu cinglant » ».
Second risque : le vide contractuel. Une organisation qui revendique le dialogue « responsable » devra montrer un accord signé avant novembre 2027. Sinon la posture s’appellera obstruction, et l’argument CFDT — « le socle commun de droits en santé au travail n’existe donc toujours pas » — deviendra redoutable.
Fourchette raisonnable : maintien autour de 31-34 %, avec un potentiel supérieur si les dossiers pouvoir d’achat et emploi s’aggravent. La CFE-CGC est aujourd’hui favorite. Le risque est celui du favori : l’excès de confiance.
CGT FAPT : la cohérence, sans la caisse de résonance
Acquis. Troisième organisation représentative avec 11,97 %. Une position limpide, tenue de bout en bout : la CGT a quitté la négociation le 23 mars, puis appelé à voter non avec cinq griefs commençant tous par « aucun ». Le slogan résume la doctrine : « La QVCT, ça se gagne. Pas avec des promesses.» Et sur l’IA, elle a occupé le terrain avant tout le monde.
Faiblesse. Une discrétion frappante après le scrutin. Aucune prise de parole publique d’ampleur pour capitaliser sur un « non » qu’elle avait appelé de ses voeux. Le trophée a été ramassé par la CFE-CGC, qui l’a transformé en communiqué dans les vingt-quatre heures. En syndicalisme comme ailleurs, le récit appartient à celui qui parle le premier.
Levier. Ses revendications sont structurelles et durables : internalisation du Service de Prévention et de Santé au Travail, prise en compte des 35 préconisations du CNPS issues de l’enquête triennale, refus de la dilution des thématiques conditions de travail. Si une nouvelle négociation s’ouvre, la CGT dispose d’une plateforme prête. Et sur l’IA et la sous-traitance, son positionnement est en avance sur le calendrier.
Fourchette raisonnable : 11-14 %. Progression possible si le conflit se déplace vers l’emploi et le pouvoir d’achat, terrains où sa parole porte davantage que sur la QVCT. Stagnation probable si la séquence reste institutionnelle.
FO Com : soixante voix et un plafond de verre
C’est le dossier le plus tendu du groupe, et le moins commenté.
Situation. 9,88 % en 2023. Le seuil de représentativité est à 10 %. FO Com a donc échoué à douze centièmes de point. L’organisation ne l’a pas digéré, et l’a écrit : de « nombreuses irrégularités » ont, selon elle, « pour conséquence de nous faire perdre la représentativité au niveau national pour moins de 60 voix, alors que localement FOCom est représentatif dans de nombreux CSE d’Établissement » (FO Com Orange, décembre 2023). Elle met en cause la distribution des codes d’accès et l’exclusion de fait des salariés en TPS, en congés, des alternants et apprentis. Le mot employé est lourd : « Il s’agit d’un déni de démocratie ».
Le paradoxe. FO Com n’a pas eu de voix audible dans le débat référendaire. Logique, puisqu’elle n’était pas partie à la négociation nationale. Mais le scrutin lui offre, sans qu’elle l’ait cherché, sa meilleure démonstration : une consultation électronique organisée par l’entreprise plafonne à 18,72 % de participation. Le grief de 2023 sur la qualité du processus électoral vient d’être illustré à grande échelle.
Enjeu 2027 : binaire. Soixante voix séparent FO Com du retour à la table nationale. En dessous de 10%, elle reste un syndicat de terrain sans capacité de signature au niveau du groupe. Au-dessus, elle redevient un partenaire dont la signature peut faire basculer une majorité. Position d’arbitre, historiquement conforme à son profil : FO figurait parmi les signataires de la NAO de mars 2023 aux côtés de la CFDT et de la CFE-CGC.
Difficulté. L’espace politique est étroit. La CFE-CGC occupe le créneau de l’opposition offensive, la CFDT celui de la négociation constructive, la CGT celui de la lutte. Il reste à FO Com la niche du syndicat de proximité et de la vigilance procédurale. C’est peu pour une campagne. C’est peut-être assez pour douze centièmes de point.
Fourchette raisonnable : 9-11,5 %. Autrement dit : pile ou face. Aucune organisation du groupe n’a autant à gagner ou à perdre en 2027.
Et SUD ?
Rappelons pour mémoire les 9,24 % de 2023, également sous le seuil. Sur certains périmètres, la CFE-CGC constatait déjà « la quasi disparition des listes FO et SUD » (CFE-CGC Orange, cartographie du CSE Orange Wholesale). La bipolarisation CFDT / CFE-CGC est le mouvement de fond de la dernière décennie chez Orange. Le référendum ne l’a pas ralentie.
Les scénarios des prochains mois
1. La réouverture rapide (probabilité moyenne). La QVCT reste un thème de négociation obligatoire ; l’employeur ne peut pas classer le dossier indéfiniment. La CGT « demanderait dès lors l’ouverture d’une nouvelle négociation QVCT » (CGT FAPT), la CFE-CGC réclame « la réouverture des négociations sur tous les sujets d’importance » (CFE-CGC Orange). Deux organisations sur trois poussent. Mais rouvrir en 2026 signifie conclure en pleine pré-campagne ; c’est-à-dire offrir un succès à quelqu’un.
2. L’enlisement jusqu’aux élections (probabilité forte). Le scénario le plus rationnel pour chaque acteur pris isolément, et le pire pour les salariés. Aucune organisation n’a intérêt à faire gagner une autre à quinze mois du scrutin. La direction, elle, n’a aucune urgence : l’échec du référendum lui coûte peu, puisque le statu quo lui convient. La CFDT l’a écrit sans détour : « rien ne garantit qu’une nouvelle négociation s’ouvre, ni qu’elle donne mieux » (tract du 20 juillet).
3. Le découpage thématique (probabilité moyenne). Plutôt qu’un accord-cadre de 50 ou 70 pages, une série de textes courts : un sur l’IA, un sur la charge, un sur le signalement. Politiquement malin. Chaque organisation peut signer ce qui l’arrange sans avaler le reste. Techniquement plus faible : c’est renoncer au socle commun que la CFDT défendait.
4. La judiciarisation continue (probabilité forte, en parallèle). Elle ne s’est jamais arrêtée. Contentieux sur les instances, plainte à l’Inspection du Travail sur le speech analytics, contestations électorales. Le prétoire est devenu une salle de négociation annexe.
La chute
Reste la question que personne ne posera dans un communiqué : et si les 58 241 abstentionnistes avaient parfaitement compris ce qui se jouait ?
Un texte qu’ils n’avaient pas le temps de lire. Trois syndicats leur expliquant, avec la même véhémence, des choses incompatibles. Un employeur muet. Une consultation dont l’enjeu réel — le rapport de force à seize mois des élections — n’était écrit nulle part sur le bulletin.
Devant cela, s’abstenir n’est pas de l’indifférence. C’est une forme de lucidité.
La CFDT a raison de dire que le silence a gagné. Elle omet simplement de préciser contre qui.
Rendez-vous en novembre 2027. D’ici là, une seule certitude : le socle commun de droits en santé au travail pour les salariés du Groupe Orange en France n’existe toujours pas, et chacun a désormais un coupable tout prêt à désigner.
Sources : communiqués et tracts de la CFDT Orange (10 et 20 juillet 2026), de la CFE-CGC Orange (10 juillet 2026, signé Gil Procureur) et de la CGT FAPT (26 juin 2026) ; Syndicalisme Hebdo, 21 juillet 2026 (propos de Céline Marata, F3C CFDT) ; communiqué FO Com Orange sur la contestation des élections CSE (décembre 2023) ; résultats des élections CSE de novembre 2023 dans l’UES Orange (direction du groupe et organisations syndicales) ; cadre juridique : article L.2232-12 du Code du travail (ordonnances de 2017) et seuil de représentativité de 10 % (article L.2122-1).
Les ratios de mobilisation comparés entre 2023 et 2026 sont des ordres de grandeur calculés par nos soins : les périmètres électoraux diffèrent (UES Orange pour les élections professionnelles, Groupe Orange en France pour le référendum). La direction d’Orange n’a pas publié de réaction distincte au résultat du scrutin à la date de rédaction.
