Auteur/autrice : Pascal Courtin

  • Après le référendum QVCT chez Orange : le silence, la gifle, et seize mois pour trancher

    Après le référendum QVCT chez Orange : le silence, la gifle, et seize mois pour trancher

    Le 9 juillet, 81,28 % des salariés du Groupe Orange en France n’ont rien dit. Les 18,72 % restants ont dit non. La CFDT a perdu le pari qu’elle avait elle-même lancé. Décryptage d’un scrutin qui ne désigne aucun vainqueur, mais qui ouvre la campagne des élections professionnelles de 2027.

    Le verdict, en quatre chiffres et une soustraction

    Reprenons les faits. 71 651 inscrits. 13 410 votants, soit 18,72 % de participation. Le « Non » l’emporte avec 63,31 % des suffrages exprimés, soit 7 751 voix, contre 36,69 % et 4 492 voix pour le « Oui ». Faute de majorité, l’accord signé le 23 avril 2026 par la seule CFDT n’entrera pas en vigueur.

    Maintenant, la soustraction que personne n’a faite. 7 751 plus 4 492 égale 12 243. Or il y a eu 13 410 votants. Il manque 1 167 personnes. Mille cent soixante-sept salariés se sont authentifiés, ont ouvert le bulletin électronique, et ont voté blanc. Ils ont pris la peine de se connecter pour ne rien dire. À sa manière, c’est le résultat le plus éloquent du scrutin.

    Deux récits pour un seul chiffre

    Le lendemain, chacun avait son communiqué prêt. Ils ne racontent pas la même élection. Côté CFE-CGC, le ton est celui de la fanfare. Le titre suffit : « Merci : Rejet à 63,31 % de l’accord QVCT par référendum ». L’organisation « se félicite du désaveu cinglant infligé à la Direction et à la CFDT par les personnels d’Orange » (CFE-CGC Orange, 10 juillet 2026). Et enfonce le clou : « c’est une gifle pour le « DRH de l’année » » (allusion au prix remis à Vincent Lecerf par Le Figaro).

    Côté CFDT, on retourne la table. Le tract post-scrutin s’intitule « 81,28 % : le silence a gagné ! » et martèle : « Huit salariés sur dix n’ont pas voté » (CFDT Orange, tract du 20 juillet 2026). La formule officielle est plus sèche encore : « Ce n’est pas un désaveu, c’est un silence » (CFDT Orange, communiqué du 10 juillet 2026). Au niveau fédéral, même partition : « C’est plutôt le silence qui a gagné », explique Céline Marata, secrétaire fédérale de la F3C, qui ajoute que « les délais de préparation de ce référendum étaient, de toute façon, beaucoup trop courts » (Syndicalisme Hebdo, 21 juillet 2026).

    Une gifle contre un silence. Le lecteur choisira. Signalons tout de même que les deux camps ne s’accordent même pas sur le nombre de votants : la CFE-CGC écrit 13 140, la CFDT 13 410. Ni sur l’épaisseur du texte : 70 pages pour l’une, « 50 pages à s’approprier » pour l’autre. On a soumis au vote un document dont les négociateurs ne savent pas dire la longueur.

    Le pari CFDT : pourquoi signer seule, puis surenchérir

    C’est la question qui structure toute la séquence. Deux décisions, prises dans cet ordre, et chacune amplifiant le risque de la précédente.

    Signer seule d’abord. La CFDT revendique la paternité du chantier : la négociation s’est ouverte « à l’initiative de la CFDT », en réponse à l’enquête du Comité National de Prévention du Stress et à « la série de suicides survenue fin 2024 » (CFDT Orange, tract QVCT). Après plus de vingt séances, repartir les mains vides revenait à admettre que deux ans de travail n’avaient rien produit. La doctrine réformiste fait le reste : on signe ce qu’on a obtenu, on améliorera ensuite. L’accord était d’ailleurs conçu comme évolutif, calé sur 2026-2028, « la première brique d’un socle commun de droits ».

    Demander le référendum ensuite. Là, on quitte la doctrine pour la stratégie. Rien n’obligeait la CFDT à transformer une signature minoritaire en consultation générale. Elle l’a fait. Et les raisons plausibles s’empilent. La plus avouable : la cohérence. On ne peut pas dire qu’un texte protège 71 651 personnes et refuser de le leur soumettre. La plus intéressante : le périmètre. Le référendum portait sur le Groupe Orange en France ; 71 651 inscrits. Les élections professionnelles, elles, se jouent sur l’UES Orange, environ 60 000 électeurs en 2023. En choisissant le référendum, la CFDT jouait sur un terrain plus large que celui où la CFE-CGC la devance. Un plébiscite gagné lui aurait offert une légitimité supérieure à son audience, seize mois avant le scrutin professionnel.

    La moins avouable : la rivalité. Les deux premières organisations du groupe s’affrontent aussi devant les tribunaux. La CFDT célébrait encore, le 7 juillet, une décision où « la justice déboute la CFE-CGC » sur le bureau du CSE d’Orange France Siège. Le référendum ressemblait à une manche supplémentaire.

    Le pari était lisible. Il était aussi à sens unique : en cas de victoire, un mandat ; en cas de défaite, un boulet pour seize mois.

    36,69 % : la performance qui ne console de rien

    Vient l’exercice favori des états-majors : comparer le résultat à l’étalon qui arrange. Prenez l’audience brute de la CFDT aux élections CSE de novembre 2023 : 29,30 %. Le « Oui » fait 36,69 %. Sept points de mieux. Victoire morale. Prenez maintenant la représentativité de la CFDT parmi les seules organisations représentatives, celle qu’elle mettait elle-même en avant en 2023 : « La représentativité de la CFDT est de 40,14 % » (CFDT Orange, communiqué n°19, novembre 2023). Le « Oui » fait 36,69 %. Trois points et demi de moins. Défaite technique.

    Le même chiffre démontre donc deux choses opposées selon la règle de trois qu’on préfère. C’est tout le confort des lendemains de scrutin.

    Reste une lecture moins flatteuse pour tout le monde : celle des voix réelles. En 2023, sur environ 41 000 suffrages exprimés, la CFDT en avait rassemblé quelque 12 000. Le « Oui » en a réuni 4 492. Soit, à la louche, un tiers de son électorat de 2023. Mais le camp adverse ne rit pas non plus. La CFE-CGC pesait environ 13 000 voix en 2023, la CGT environ 4 900. Ensemble, près de 18 000. Le « Non » en a rassemblé 7 751. Moins de la moitié. Et, détail cruel, le « Non » total reste inférieur au seul score de la CFE-CGC il y a trois ans.

    (Précaution d’usage : les périmètres diffèrent, Groupe France pour le référendum, UES pour les élections. Ces ordres de grandeur indiquent une tendance, pas une équivalence comptable.)

    Conclusion peu héroïque : aucune organisation n’a mobilisé la moitié de sa base. Le vainqueur du 9 juillet s’appelle l’abstention, et il n’a pas de carte syndicale.

    L’erreur de cible : plaider les filiales devant un électorat Orange France

    Venons-en au point stratégique, celui qui mérite qu’on s’y arrête. L’argument central de la CFDT, tout au long de la campagne, fut celui du périmètre. L’accord devait couvrir « Orange SA et ses 24 filiales en France », dont « aucune n’a d’accord QVCT » et dont beaucoup « n’ont jamais adhéré aux accords protecteurs signés lors de la crise des suicides » (CFDT Orange). Le tract poussait la logique jusqu’à la question rhétorique : « Sommes-nous un Groupe, ou une juxtaposition d’entreprises sans lien social ? » (CFDT Orange, « Enfin un accord qui nous protège tous »).

    L’argument est juste. Il est même généreux. C’est précisément le problème. Faites le calcul. Sur 71 651 inscrits, l’UES Orange en représente environ 60 000. Les filiales pèsent donc de l’ordre de 11 000 à 12 000 personnes. Grosso modo un sixième du corps électoral.

    Autrement dit : la CFDT a bâti sa campagne sur le bénéfice qu’en tireraient les autres, en s’adressant à un électorat qui, lui, était déjà couvert par les accords issus de la crise sociale. Le message reçu par un salarié d’Orange SA se résume alors à peu de chose : votez oui, cela protégera vos collègues. Noble. Peu mobilisateur un 8 juillet, à deux jours des vacances.

    Il y avait pourtant matière à parler à cet électorat-là. La régulation de la charge de travail adossée aux « effectifs réellement nécessaires », le signalement harcèlement inspiré des recommandations du Défenseur des droits, la prévention du risque suicidaire : autant de dispositions qui concernaient directement les 60 000. Elles existaient dans les tracts. Elles n’ont jamais été le titre. Le titre, c’était les filiales.

    Erreur de hiérarchie plus que d’analyse. On a vendu la solidarité à des gens à qui l’on pouvait vendre leur propre protection.

    Le virage IA, ou comment perdre sur son terrain de campagne

    Puis, à huit jours du vote, la bascule. « L’IA nous aide, l’accord nous protège » (CFDT Orange, tract du 29 juin 2026). L’article 11 devient la vitrine.

    L’intuition était bonne : l’IA parle à tout le monde, filiales comprises. Mais elle arrivait tard, et sur un terrain déjà occupé. La CGT y avait planté son drapeau dès juin, en tête de ses cinq griefs : « Aucune garantie pour les salariés (emplois, conditions de travail) face au déploiement de l’Intelligence Artificielle » (CGT FAPT, tract du 26 juin 2026). Face à une promesse de protection, une accusation de vide. En trois jours de campagne, l’accusation gagne toujours.

    Et puis il y a le coup de grâce, que la CFE-CGC n’a pas boudé. Pour démolir un accord vendu comme un bouclier anti-IA, elle a demandé son avis… à l’IA maison : « Ironie suprême, même l’IA interne « Dinootoo » l’analyse comme de mauvaise qualité et vide de contenu » (CFE-CGC Orange, 10 juillet 2026).

    Méthodologiquement, l’argument ne vaut rien : un modèle de langage n’est pas un expert en droit social. Rhétoriquement, il est imparable. La CFDT avait fait de l’intelligence artificielle sa dernière ligne de défense. Elle a été retournée contre elle par un chatbot d’entreprise. On a vu des campagnes se terminer plus mal, mais rarement de façon plus symbolique.

    Ce que le scrutin dit du dialogue social

    Un chiffre résume l’état des lieux mieux que tous les communiqués : 18,72 %. Une consultation générale sur la santé au travail, dans un groupe qui porte encore la mémoire de la crise des suicides, mobilise moins d’un salarié sur cinq. Ce n’est pas un accident de calendrier. C’est un diagnostic.

    Chacun désigne un responsable, et jamais le même. La CFDT accuse le format : « Deux jours de vote en juillet, 50 pages à s’approprier, aucun débat contradictoire organisé, aucune information apportée sur les conséquences d’un rejet » (tract du 20 juillet). Sa conclusion est frappée comme une devise : « Ce n’est pas la complexité du texte qui l’a rendu inaccessible : c’est le contexte imposé aux salariés pour en prendre connaissance ».

    La CFE-CGC vise la même cible, avec d’autres mots : « La Direction a, une nouvelle fois, tenté d’influer sur le vote en réduisant le nombre de jours de vote à deux jours en pleine période de vacances des personnels » (CFE-CGC Orange).

    Fait remarquable : sur ce point, les deux ennemies disent la même chose. Elles accusent l’employeur d’avoir organisé un vote inaudible. Reste que l’employeur organisait un scrutin qu’il n’avait pas demandé, à la requête d’une organisation qui disposait, elle, de dix semaines entre la signature du 23 avril et l’ouverture du vote pour expliquer son texte. Les responsabilités sont partagées ; le partage n’est pas exactement celui que chacun propose.

    Quant à la direction elle-même, elle poursuit la ligne inaugurée pendant la campagne : rien. Aucune communication publique distincte n’a suivi le résultat. Un accord qu’elle a négocié sur vingt séances vient d’être annulé par les salariés, et l’employeur ne dit pas un mot. Le silence des 81,28 % a trouvé son écho au sommet.

    Il faut dire que le décor est chargé. La CFE-CGC égrène : intéressement et participation en baisse de 41 % en 2026, « 70 millions d’euros d’actions gratuites à moins de 1 000 cadres dirigeants », hausse de la rétribution de la direction générale, dégradation de la complémentaire santé, bureaux à plus de 35 degrés pendant la canicule, et « le Plan Social de 650 personnels d’Orange Business » qui « a profondément meurtri le corps social » (CFE-CGC Orange).

    La CFDT rétorque, non sans logique, que « le « Non » ne règle aucun de ces sujets : pas un seul ne figurait dans le texte soumis au vote » (tract du 20 juillet). Elle a raison sur le fond. Elle a tort sur la mécanique électorale : on ne vote jamais sur la question posée. On vote sur celle qu’on a en tête.

    Prospective 2027 : ce que chacun a gagné, ce que chacun risque

    Les mandats issus de novembre 2023 courent jusqu’à novembre 2027. Seize mois. La campagne a commencé le 10 juillet, à 6h39, heure de publication du communiqué CFE-CGC.

    CFE-CGC Orange : première, mais sur un socle étroit

    Acquis. Première organisation du groupe en 2023 avec 31,72 % et la plus forte progression du scrutin (+5,64 points). Une ligne offensive assumée, une machine de communication rapide, une stratégie contentieuse active (recours sur le bureau du CSE OFS, plainte auprès de l’Inspection du Travail en mars 2026 contre un dispositif de speech analytics). Et désormais un scalp : le rejet de l’accord.

    Risque principal : la surinterprétation. L’affirmation est audacieuse : « En votant « non », ils ont donné leur confiance à la CFE-CGC Orange pour dialoguer de façon responsable avec la Direction » (CFECGC Orange). Sept mille sept cent cinquante et une voix, soit 10,8 % des inscrits, ne constituent pas une onction. La CFDT ne manquera pas de le rappeler pendant seize mois. C’est déjà commencé, son tract visant sans le nommer « une organisation, la première du Groupe » qui « se félicite d’un « désaveu cinglant » ».

    Second risque : le vide contractuel. Une organisation qui revendique le dialogue « responsable » devra montrer un accord signé avant novembre 2027. Sinon la posture s’appellera obstruction, et l’argument CFDT — « le socle commun de droits en santé au travail n’existe donc toujours pas » — deviendra redoutable.

    Fourchette raisonnable : maintien autour de 31-34 %, avec un potentiel supérieur si les dossiers pouvoir d’achat et emploi s’aggravent. La CFE-CGC est aujourd’hui favorite. Le risque est celui du favori : l’excès de confiance.

    CGT FAPT : la cohérence, sans la caisse de résonance

    Acquis. Troisième organisation représentative avec 11,97 %. Une position limpide, tenue de bout en bout : la CGT a quitté la négociation le 23 mars, puis appelé à voter non avec cinq griefs commençant tous par « aucun ». Le slogan résume la doctrine : « La QVCT, ça se gagne. Pas avec des promesses.» Et sur l’IA, elle a occupé le terrain avant tout le monde.

    Faiblesse. Une discrétion frappante après le scrutin. Aucune prise de parole publique d’ampleur pour capitaliser sur un « non » qu’elle avait appelé de ses voeux. Le trophée a été ramassé par la CFE-CGC, qui l’a transformé en communiqué dans les vingt-quatre heures. En syndicalisme comme ailleurs, le récit appartient à celui qui parle le premier.

    Levier. Ses revendications sont structurelles et durables : internalisation du Service de Prévention et de Santé au Travail, prise en compte des 35 préconisations du CNPS issues de l’enquête triennale, refus de la dilution des thématiques conditions de travail. Si une nouvelle négociation s’ouvre, la CGT dispose d’une plateforme prête. Et sur l’IA et la sous-traitance, son positionnement est en avance sur le calendrier.

    Fourchette raisonnable : 11-14 %. Progression possible si le conflit se déplace vers l’emploi et le pouvoir d’achat, terrains où sa parole porte davantage que sur la QVCT. Stagnation probable si la séquence reste institutionnelle.

    FO Com : soixante voix et un plafond de verre

    C’est le dossier le plus tendu du groupe, et le moins commenté.

    Situation. 9,88 % en 2023. Le seuil de représentativité est à 10 %. FO Com a donc échoué à douze centièmes de point. L’organisation ne l’a pas digéré, et l’a écrit : de « nombreuses irrégularités » ont, selon elle, « pour conséquence de nous faire perdre la représentativité au niveau national pour moins de 60 voix, alors que localement FOCom est représentatif dans de nombreux CSE d’Établissement » (FO Com Orange, décembre 2023). Elle met en cause la distribution des codes d’accès et l’exclusion de fait des salariés en TPS, en congés, des alternants et apprentis. Le mot employé est lourd : « Il s’agit d’un déni de démocratie ».

    Le paradoxe. FO Com n’a pas eu de voix audible dans le débat référendaire. Logique, puisqu’elle n’était pas partie à la négociation nationale. Mais le scrutin lui offre, sans qu’elle l’ait cherché, sa meilleure démonstration : une consultation électronique organisée par l’entreprise plafonne à 18,72 % de participation. Le grief de 2023 sur la qualité du processus électoral vient d’être illustré à grande échelle.

    Enjeu 2027 : binaire. Soixante voix séparent FO Com du retour à la table nationale. En dessous de 10%, elle reste un syndicat de terrain sans capacité de signature au niveau du groupe. Au-dessus, elle redevient un partenaire dont la signature peut faire basculer une majorité. Position d’arbitre, historiquement conforme à son profil : FO figurait parmi les signataires de la NAO de mars 2023 aux côtés de la CFDT et de la CFE-CGC.

    Difficulté. L’espace politique est étroit. La CFE-CGC occupe le créneau de l’opposition offensive, la CFDT celui de la négociation constructive, la CGT celui de la lutte. Il reste à FO Com la niche du syndicat de proximité et de la vigilance procédurale. C’est peu pour une campagne. C’est peut-être assez pour douze centièmes de point.

    Fourchette raisonnable : 9-11,5 %. Autrement dit : pile ou face. Aucune organisation du groupe n’a autant à gagner ou à perdre en 2027.

    Et SUD ?

    Rappelons pour mémoire les 9,24 % de 2023, également sous le seuil. Sur certains périmètres, la CFE-CGC constatait déjà « la quasi disparition des listes FO et SUD » (CFE-CGC Orange, cartographie du CSE Orange Wholesale). La bipolarisation CFDT / CFE-CGC est le mouvement de fond de la dernière décennie chez Orange. Le référendum ne l’a pas ralentie.

    Les scénarios des prochains mois

    1. La réouverture rapide (probabilité moyenne). La QVCT reste un thème de négociation obligatoire ; l’employeur ne peut pas classer le dossier indéfiniment. La CGT « demanderait dès lors l’ouverture d’une nouvelle négociation QVCT » (CGT FAPT), la CFE-CGC réclame « la réouverture des négociations sur tous les sujets d’importance » (CFE-CGC Orange). Deux organisations sur trois poussent. Mais rouvrir en 2026 signifie conclure en pleine pré-campagne ; c’est-à-dire offrir un succès à quelqu’un.

    2. L’enlisement jusqu’aux élections (probabilité forte). Le scénario le plus rationnel pour chaque acteur pris isolément, et le pire pour les salariés. Aucune organisation n’a intérêt à faire gagner une autre à quinze mois du scrutin. La direction, elle, n’a aucune urgence : l’échec du référendum lui coûte peu, puisque le statu quo lui convient. La CFDT l’a écrit sans détour : « rien ne garantit qu’une nouvelle négociation s’ouvre, ni qu’elle donne mieux » (tract du 20 juillet).

    3. Le découpage thématique (probabilité moyenne). Plutôt qu’un accord-cadre de 50 ou 70 pages, une série de textes courts : un sur l’IA, un sur la charge, un sur le signalement. Politiquement malin. Chaque organisation peut signer ce qui l’arrange sans avaler le reste. Techniquement plus faible : c’est renoncer au socle commun que la CFDT défendait.

    4. La judiciarisation continue (probabilité forte, en parallèle). Elle ne s’est jamais arrêtée. Contentieux sur les instances, plainte à l’Inspection du Travail sur le speech analytics, contestations électorales. Le prétoire est devenu une salle de négociation annexe.

    La chute

    Reste la question que personne ne posera dans un communiqué : et si les 58 241 abstentionnistes avaient parfaitement compris ce qui se jouait ?

    Un texte qu’ils n’avaient pas le temps de lire. Trois syndicats leur expliquant, avec la même véhémence, des choses incompatibles. Un employeur muet. Une consultation dont l’enjeu réel — le rapport de force à seize mois des élections — n’était écrit nulle part sur le bulletin.

    Devant cela, s’abstenir n’est pas de l’indifférence. C’est une forme de lucidité.

    La CFDT a raison de dire que le silence a gagné. Elle omet simplement de préciser contre qui.

    Rendez-vous en novembre 2027. D’ici là, une seule certitude : le socle commun de droits en santé au travail pour les salariés du Groupe Orange en France n’existe toujours pas, et chacun a désormais un coupable tout prêt à désigner.

    Sources : communiqués et tracts de la CFDT Orange (10 et 20 juillet 2026), de la CFE-CGC Orange (10 juillet 2026, signé Gil Procureur) et de la CGT FAPT (26 juin 2026) ; Syndicalisme Hebdo, 21 juillet 2026 (propos de Céline Marata, F3C CFDT) ; communiqué FO Com Orange sur la contestation des élections CSE (décembre 2023) ; résultats des élections CSE de novembre 2023 dans l’UES Orange (direction du groupe et organisations syndicales) ; cadre juridique : article L.2232-12 du Code du travail (ordonnances de 2017) et seuil de représentativité de 10 % (article L.2122-1).

    Les ratios de mobilisation comparés entre 2023 et 2026 sont des ordres de grandeur calculés par nos soins : les périmètres électoraux diffèrent (UES Orange pour les élections professionnelles, Groupe Orange en France pour le référendum). La direction d’Orange n’a pas publié de réaction distincte au résultat du scrutin à la date de rédaction.

  • Télécoms : SFR à la découpe, et Orange qui range ses fils

    Télécoms : SFR à la découpe, et Orange qui range ses fils

    En une nuit de juin, le marché français des télécoms est passé de quatre acteurs à trois. Bouygues, Free et Orange se partagent les dépouilles de SFR pour 20,35 milliards d’euros. Récit d’un dépeçage où l’opérateur historique paie le moins, ramasse le moins, et reste pourtant le roi. Suivront un marathon réglementaire de dix-huit mois, une guerre parallèle autour du cuivre que l’on enterre, et un décor social où l’intelligence artificielle fait déjà trembler les cadres. Le secteur se réinvente. Reste à savoir qui tirera les ficelles.

    Le festin du siècle

    « C’est fait », tranche d’emblée la presse économique (Amélie Charnay, La Tribune). Dans la nuit du samedi au dimanche 7 juin, Altice France a signé. Après plus d’un an de discussions et un mois et demi de négociations exclusives, Patrick Drahi cède SFR à un trio d’appétit : Bouygues Telecom, Free et Orange. Prix de la bête : 20,35 milliards d’euros, « répartis de la façon suivante : 42 % supporté par Bouygues Telecom, 31 % par Iliad (Free) et 27 % par Orange » (Amélie Charnay, La Tribune). On parlait du « deal du siècle ». On a surtout assisté à un découpage de précision.

    Bouygues s’arroge la plus grosse part. L’opérateur rafle 5,9 millions de clients grand public et la pépite SFR Business. Son directeur général jubile à peine voilé : l’opération « permet à Bouygues Telecom Business de changer de dimension », confie Benoît Torloting (Margaux Vulliet, Challenges). Traduction : l’éternel quatrième entend enfin jouer les premiers rôles sur le marché entreprise, où il accumulait du retard. La facture d’intégration, elle, est estimée entre 3,5 et 4 milliards d’euros sur cinq ans. Changer de dimension a un prix.

    Free récupère les forçats du low cost : Red by SFR, des abonnés mobiles et 400 000 petits pros, soit huit millions de clients pour 31 % du ticket. Xavier Niel reste fidèle au volume. Le gouvernement, lui, applaudit : Roland Lescure salue « une étape majeure et déterminante pour une opération structurante qui concerne l’ensemble du secteur télécom français et européen » (Amélie Charnay, La Tribune).

    Orange, le roi qui paie le moins

    Voilà le paradoxe savoureux. Orange débourse la part la plus modeste, 27 %, et n’embarque que cinq millions de clients, dont quatre millions de simples abonnés MVNO sous marques Réglo, Syma ou Coriolis. Zéro client entreprise. Et pourtant l’opérateur historique reste leader, sur le fixe comme sur le mobile. La discrétion comme stratégie : laisser les autres se gaver et payer cher, encaisser l’essentiel sans bouger le curseur.

    Reste l’obstacle. Le dossier doit franchir le couperet des autorités de la concurrence, et l’examen s’annonce long, jusqu’à dix-huit mois, ce qui repousserait la vente effective à fin 2027, voire début 2028. Bruxelles ou Paris ? Nul ne le sait encore. « C’est une question de semaines pour savoir quelle autorité antitrust prendra le leadership », a reconnu Christel Heydemann, la patronne d’Orange (Amélie Charnay, La Tribune).

    Et puis il y a le joker. Depuis 2008, le ministre de l’Économie peut « évoquer » une affaire et passer outre le verdict de la concurrence. En 2018, Bruno Le Maire l’avait fait pour sauver des emplois chez Cofigeo. Or la prochaine présidentielle tombe au second semestre 2027, pile au moment du verdict. De quoi, selon La Tribune, « enterrer ou sauver cette fusion historique sur le marché des télécoms » (Amélie Charnay, La Tribune). Une opération à 20 milliards pourrait se jouer à la roulette électorale.

    Pendant ce temps, le cuivre se meurt

    Loin des projecteurs du méga-deal, Orange livre une autre bataille, plus prosaïque mais tout aussi révélatrice. Celle du cuivre. L’opérateur a engagé l’extinction de son vieux réseau depuis janvier 2025, avec fermeture totale prévue d’ici 2030. Déjà 925 communes débranchées. Sur le papier, 95 % des locaux sont raccordables à la fibre. Restent 2,6 millions de prises à poser, souvent les plus coûteuses, dans les zones les moins rentables.

    Et là, le bât blesse. Les réseaux d’initiative publique, ces RIP financés par les collectivités pour fibrer la campagne, voient leurs coûts exploser. Un rapport de la Cour des comptes « a relevé que 9 RIP sur 10 ont constaté des surcoûts par rapport à leur plan d’affaires initial » (Margaux Vulliet, Challenges). Le sénateur Patrick Chaize agite le spectre du pire : « Le risque pour les RIP est une cessation de paiements, un dépôt de bilan ou encore de se faire racheter par des opérateurs » (Margaux Vulliet, Challenges).

    Pour la présidente de l’Arcep, pas question de céder à la facilité. « Il y a une stratégie de longue date d’aménagement du territoire à travers l’obligation de complétude », rappelle Laure de La Raudière, qui a déjà infligé à Orange une sanction de 26 millions d’euros en 2023 pour des engagements non tenus (Margaux Vulliet, Challenges). L’opérateur, lui, refuse poliment de payer pour les autres.

    Cerise sur le démontage : le cuivre arraché vaut de l’or. Plus de 9 000 dollars la tonne au pic. Orange compte démanteler un million de kilomètres de lignes d’ici 2032 et recycler 80 000 tonnes par an. Nexans construit une usine à Lens. Le vieux monde se recycle, littéralement.

    Le vrai sujet : qui tient les fils ?

    Car au fond, la question dépasse les télécoms. Elle est celle du pouvoir sur les réseaux, les emplois, les usages. Même Leboncoin l’apprend à ses dépens. La deuxième audience de France traverse, dit un connaisseur, « une zone de turbulences sans précédent » (Laure Croiset, Challenges). Le site s’offre fin juin un patron venu des télécoms, l’Australien Kieren Cooney, chargé de « renforcer sa position de plateforme de référence du quotidien des Français » et d’assumer le virage vers l’abonnement à 0,99 euro. Pari risqué. « Ce qui constitue un sacré pari : ce que vous gagnez d’un côté, vous risquez de le perdre en audience de l’autre avec une chute des revenus publicitaires », prévient l’expert Frank Rosenthal (Laure Croiset, Challenges). Et les salariés ont fait grève pour la première fois de l’histoire du site.

    L’IA, justement, voilà le décor de fond. Christelle Thieffinne, élue le 10 juin à la tête de la CFE-CGC, en a fait son premier chantier. Son cri d’alerte est sans détour : « Tout va très vite, les cols blancs sont en première ligne » (Florian Fayolle, Challenges). La cadre de Thales redoute une vague qui dépasse les métiers d’exécution : « On va supprimer ou externaliser des activités de cadre jusqu’à présent réalisées en interne, en marketing, communication et informatique » (Florian Fayolle, Challenges). Elle réclame des accords, sans céder au catastrophisme, et tient à sa boussole : « Notre rôle est de défendre les travailleurs, pas de faire de la politique » (Florian Fayolle, Challenges).

    Tout se tient. Pendant qu’Orange consolide un marché à trois et démonte son cuivre, l’économie entière rebat ses cartes. Les opérateurs grossissent. Les plateformes changent de modèle. L’IA s’installe dans les bureaux. Et les syndicats suivent péniblement.

    Et après ?

    Le marché des télécoms passera donc de quatre à trois. Moins de concurrence, vraiment moins cher pour l’abonné ? Rien n’est moins sûr. Orange sortira renforcé sans avoir trop dépensé, mais saura-t-il financer la fibre des campagnes sans s’écharper avec les collectivités ? L’Autorité de la concurrence aura-t-elle le dernier mot, ou la politique reprendra-t-elle la main au printemps 2027 ? Et tandis que les opérateurs se partagent un gâteau bien réel, qui réglera l’addition de la révolution invisible, celle de l’intelligence artificielle qui s’invite déjà dans les habitudes, sous contrôle des États-Unis ? Le siècle vient de signer son deal. Il lui reste à en écrire la suite.

    Pour aller plus loin :

    Amélie Charnay, « SFR racheté par Bouygues, Free et Orange : le protocole d’accord est signé pour le deal du siècle », La Tribune, n° 8341, 9 juin 2026, p. 30-31.

    Amélie Charnay, « SFR : le rachat va-t-il passer le couperet des autorités de la concurrence ? », La Tribune, n° 8341, 9 juin 2026, p. 32.

    Amélie Charnay, « Ce que Bouygues, Free et Orange vont gagner avec le rachat de SFR », La Tribune, n° 8341, 9 juin 2026, p. 33.

    Florian Fayolle, « La nouvelle leader de la CFE-CGC veut des accords sur l’IA » (entretien avec Christelle Thieffinne), Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 50-51.

    Laure Croiset, « Leboncoin change son modèle sous tension », Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 52.

    Margaux Vulliet, « Bouygues mise sur le B to B », Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 54.

    Margaux Vulliet, « La fin du réseau cuivre met les collectivités sous tension » (incluant l’encadré « Un chantier de recyclage géant pour Orange »), Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 62-63.

    1. Orange presse le citron, les syndicats comptent les pépins

      Orange presse le citron, les syndicats comptent les pépins

      Pendant que le rachat de SFR s’enlise dans un marathon réglementaire d’au moins dix-huit mois, Orange augmente son dividende, déroule un plan stratégique que la CGT traduit en « plan d’économies », et voit son assemblée générale entériner à la quasi-unanimité l’éviction de l’administrateur salarié Sébastien Crozier. En toile de fond : des syndicats nationaux en quête d’adhérents et de crédibilité, un management envahi de pseudosciences, et une Europe de l’IA qui promet des gigafactories que personne ne se presse de candidater. Tour d’horizon d’un secteur où la confiance est un slogan, rarement un constat.

      SFR, le forfait sans engagement… de calendrier

      Commençons par le feuilleton de l’année. La vente de SFR au trio Orange-Bouygues-Free avance, mais au rythme d’un dossier de fibre en zone rurale. L’offre de 20,35 milliards d’euros, agrémentée d’un complément de prix de 650 millions, a été acceptée par Patrick Drahi. Reste l’essentiel : le feu vert des autorités de concurrence, à Paris ou à Bruxelles, la consultation des instances représentatives du personnel et la migration des actifs. Dix-huit mois minimum, trois ans pour que les clients voient la différence. Le temps long des télécoms, version notariale.

      Dans cette salle d’attente, 8 000 salariés de SFR patientent dans le flou, dont 2 000 vendeurs en boutique qui ont déjà fait grève pour réclamer des primes compensatoires. La CFDT exige un vrai volet social : garanties d’emploi, pas de licenciements contraints, réinternalisation d’activités délocalisées. Christel Heydemann, directrice générale d’Orange, jure devant les sénateurs vouloir un « traitement responsable » des collaborateurs de SFR. On notera l’élégance : promettre la responsabilité sociale chez le concurrent qu’on rachète, c’est toujours plus simple que de la pratiquer chez soi. Car pendant ce temps, l’analyste de Fitch glisse la vraie morale de l’histoire : le marché pourrait devenir « moins promotionnel ». Traduction du consultant au consommateur : préparez vos relevés bancaires.

      Chez Orange, la confiance se vote à la quasi-unanimité

      Car chez l’acquéreur en chef, l’ambiance sociale n’est pas exactement à la fête. Le 19 mai, jour de l’assemblée générale des actionnaires, la CGT-FAPT appelait à la mobilisation nationale. À Limoges, une poignée de militants dénonçait devant les grilles du Clos-Jargot une hausse du dividende de dix centimes, soit 260 millions d’euros annuels supplémentaires venant s’ajouter aux 2 milliards déjà versés, quand l’entreprise aurait engrangé plus de 3 milliards de bénéfices en 2025. Le syndicat réclame la réouverture des négociations salariales, un treizième mois, la réinternalisation de la sous-traitance, et s’inquiète d’une IA qui s’installe dans les centres d’appels sans passage par le CSE. Il rebaptise au passage le plan stratégique « Trust the future » en ce qu’il serait vraiment : un plan d’économies visant, selon lui, à diviser par deux les effectifs d’ici 2030. Les indicateurs de conditions de travail rappelleraient ceux de la sortie de crise de France Télécom. Référence qui, chez Orange, n’est jamais une figure de style.

      Et c’est dans ce climat que l’assemblée générale a offert son moment de bravoure : le vote, à la quasi-unanimité des voix exprimées selon les résultats détaillés publiés par Orange, de la fin du mandat de Sébastien Crozier, administrateur représentant les salariés et président de la CFE-CGC d’Orange, premier syndicat du groupe, et voix rarement complaisante. L’opération vient de plus loin : dès le début avril, le conseil d’administration avait révoqué d’un bloc les mandats de ses trois administrateurs représentant les salariés (CGT, CFDT et CFE-CGC confondues) avant de recommander aux actionnaires de ne pas reconduire le seul Crozier, selon les révélations de L’Informé. Habillage juridique impeccable : la mise en conformité avec la directive européenne « Women on Boards », sa suppléante Hélène Marcy reprenant le siège. La féminisation des conseils est une cause excellente. Qu’elle serve, par une heureuse coïncidence, à remettre à plat la représentation salariée tout entière et à écarter le contre-pouvoir le plus sonore au moment précis où se négocient un rachat à 20 milliards et un plan de réduction de coûts, voilà qui relève d’un sens du timing que même un cabinet de conseil n’oserait facturer. « Trust the future », donc. La confiance, mais sans les empêcheurs de voter en rond.

      Syndicats : aimés de loin, fuis de près

      Cette éviction feutrée tombe d’autant mieux que les syndicats traversent une mauvaise passe d’opinion. Selon le sondage Odoxa pour Challenges, 62 % des Français ont une mauvaise image des organisations syndicales. La CFDT recule à 42 % d’opinions favorables, la CGT à 37 %. Marylise Léon et Sophie Binet, en lice pour un second mandat, restent méconnues de la moitié des Français malgré leur omniprésence médiatique. Les « deux terribles », comme on les surnomme au Medef, incarnent deux cultures ; le compromis contre le rapport de force ; mais se retrouvent sur un front commun : le barrage à l’extrême droite, alors même qu’environ un quart de leurs propres sympathisants a voté RN aux européennes. Défendre des troupes qui votent contre vos mots d’ordre : voilà un cas pratique de dialogue social.

      Leur obsession commune désormais : recruter et surtout fidéliser, dans un pays où l’engagement militant s’évapore. La CGT a regagné 140 000 adhérents depuis 2023, mais avoue être « un panier percé ». La CFDT lance des formules d’essai gratuites de deux mois, comme un service de streaming. Le syndicalisme à l’ère de l’abonnement résiliable : tout un symbole. Face à des assemblées d’actionnaires qui votent comme un seul homme, des syndicats qui peinent à retenir leurs adhérents partent avec un handicap arithmétique certain.

      Pendant ce temps, le bullshit prospère et l’IA attend ses milliards

      Côté employeurs, la lucidité ne déborde pas non plus, si l’on en croit Christophe Genoud dans L’Express. Le chercheur dénonce l’invasion du management par les « hochets » pseudoscientifiques : neuromanagement, tests de personnalité aux fondements « faibles, voire nuls », quotient émotionnel de comptoir. Pendant que les comités de direction s’offrent des séminaires de plasticité cérébrale, la littérature scientifique rappelle platement que le meilleur prédicteur de recrutement reste l’entretien structuré. On se prend à rêver d’un test MBTI appliqué aux plans stratégiques : « Trust the future », profil ENTJ, charisme certain, fiabilité à vérifier.

      Reste l’horizon censé tout justifier : l’intelligence artificielle. L’Europe a mis 20 milliards sur la table pour cinq gigafactories d’IA, dont les subventions arriveront en partie en 2028-2030, soit après les besoins. Résultat : aucune candidature déposée à ce jour, un appel d’offres repoussé à juillet, et des industriels qui construisent sans attendre Bruxelles. Orange, lui, figure au consortium français AION avec Iliad, EDF et Capgemini : plus de 10 milliards d’euros, 288 000 GPU. Des GPU Nvidia, évidemment, architecture américaine comprise. La souveraineté européenne tourne sous licence californienne. Et SoftBank promet à lui seul 75 milliards en France, presque quatre fois le programme européen entier. L’Europe mise gros ; les autres misent énorme.

      Et maintenant ?

      Le tableau d’ensemble a sa cohérence : un secteur qui se concentre, des dividendes qui montent, des effectifs qui fondent, des contre-pouvoirs qu’on neutralise par directive interposée, et des milliards promis à une IA dont les premiers effets visibles seront, de l’aveu même des syndicats, la disparition des emplois les moins qualifiés. La question n’est plus de savoir si la consolidation des télécoms aura lieu, mais qui en paiera la facture sociale. Les autorités de concurrence imposeront-elles aux repreneurs de SFR de vraies garanties, sur les prix comme sur l’emploi, ou se contenteront-elles de remèdes cosmétiques ? Les syndicats, affaiblis dans l’opinion et évincés des conseils, trouveront-ils un second souffle dans la bataille sociale qui s’annonce chez SFR et chez Orange ? Et quand l’IA aura vidé les centres d’appels de Beaublanc, qui restera-t-il pour faire confiance au futur ?

      Pour aller plus loin :

      • « La vente de SFR prend le forfait longue durée », par Margaux Vulliet, Challenges, 4 juin 2026.
      • « Sophie Binet et Marylise Léon face à leur bilan », dossier de Florian Fayolle, incluant l’encadré « Une défiance tenace de l’opinion » (sondage Odoxa pour Challenges-BFM Business et Agipi, réalisé les 27 et 28 mai 2026 auprès de 1 005 personnes), Challenges n°922, 4 juin 2026.
      • « « Plan d’économies » chez Orange », par Aline Combrouze, Le Populaire du Centre (édition Haute-Vienne), 20 mai 2026.
      • « Pourquoi l’Europe mise gros sur ses futures gigafactories d’IA », par Mélina Loupia, Clubic, 3 juin 2026.
      • « Gare aux promesses du neuromanagement », entretien avec Christophe Genoud (auteur de Il y a du bullshit dans mes décisions, Vuibert, 2026), propos recueillis par Laurent Berbon, L’Express, 4 juin 2026.
      • « Assemblée Générale Mixte d’Orange du 19 mai 2026 : résultats des votes et nomination de Frédéric Sanchez en qualité de Président non-exécutif du Conseil d’administration », communiqué de presse du groupe Orange, Paris, 19 mai 2026 ; résultats détaillés des votes publiés sur orange.com/fr/assemblee-generale.
      • « Orange : Sébastien Crozier (CFE-CGC) perd son siège d’administrateur et… ne devrait pas le retrouver », L’Informé, 1er avril 2026.
    2. Orange : la confiance en étendard, le cash-flow en boussole

      Orange : la confiance en étendard, le cash-flow en boussole

      Lorsque Christel Heydemann a présenté successivement les résultats 2025 d’Orange puis sa nouvelle feuille de route stratégique baptisée “Trust the future”, le message semblait limpide : solidité financière, discipline d’exécution, ambition technologique, et une promesse : la confiance. Mais à la lecture attentive des réactions de la presse généraliste et spécialisée, un fil rouge apparaît : derrière le récit de transformation, c’est d’abord une trajectoire financière ambitieuse qui a retenu l’attention. Et cette priorité interroge.

      Une stratégie saluée par les marchés

      Les marchés, eux, n’ont pas hésité. Les objectifs annoncés pour 2028 — notamment un cash-flow organique porté à 5,2 milliards d’euros — ont été perçus comme offensifs. Les analystes de Berenberg ont jugé que les objectifs 2028 « paraissent solides et supérieurs aux attentes du marché » (Berenberg, cité par Reuters). De son côté, JP Morgan a estimé qu’Orange « confirme une croissance à deux chiffres du cash-flow et du bénéfice par action » (JP Morgan, cité par Reuters).

      Le titre a d’ailleurs atteint un plus haut depuis seize ans. Faut-il y voir le véritable verdict du plan stratégique ? Si l’action monte, la stratégie est-elle nécessairement validée ?

      Un plan “plus financier que technologique” ?

      C’est précisément là que la tonalité change. Dans la presse spécialisée, l’enthousiasme est plus mesuré. Emmanuel Torregano, dans ElectronLibre, résume sans détour : « Orange “Trust the Future” : un pari plus financier que technologique » (ElectronLibre). Autrement dit, la génération de cash primerait sur la rupture industrielle. La Tribune observe également qu’« il a été peu question de vision technologique sur le cœur de métier télécom » (La Tribune).

      La question mérite d’être posée : Orange prépare-t-il l’avenir industriel des télécoms ou consolide-t-il avant tout sa rentabilité ?

      La “confiance”, concept central… mais à double tranchant

      Dans son discours, Christel Heydemann insiste sur la notion de confiance. Orange affirme que sa stratégie vise à faire de la confiance « un avantage concurrentiel durable » (Communiqué officiel Orange). Dans ZDNet, la direction souligne que « dans un monde où la complexité et les risques numériques augmentent, la confiance devient un facteur différenciant majeur » (ZDNet). Sur le papier, l’argument est séduisant. Dans un contexte géopolitique tendu, de cybermenaces et de souveraineté numérique, l’opérateur historique veut se positionner en tiers de confiance.

      Mais la confiance se décrète-t-elle ? Ou se mesure-t-elle à l’épreuve des décisions concrètes ?

      Car dans le même temps, le plan met en avant une discipline financière accrue, une réduction des capex, une recherche d’efficacité et un milliard d’euros d’économies achats. Confiance externe, rigueur interne : l’équilibre sera scruté.

      L’Europe, terrain moins attractif ?

      Un autre élément a retenu l’attention. Dans un entretien au Financial Times, Christel Heydemann déclare : « Il n’y a aujourd’hui aucun véritable incitatif à investir davantage en Europe » (Christel Heydemann, Financial Times).

      Le message est clair : la régulation européenne pèse sur la rentabilité. Les zones de croissance se trouvent ailleurs. Dans la presse espagnole, la directrice générale affirme que « MasOrange deviendra le grand moteur de croissance du groupe Orange » (Christel Heydemann, Cinco Días). L’Afrique et le Moyen-Orient sont également présentés comme des relais dynamiques. En creux, la France apparaît comme un marché mature où la priorité est moins la croissance que l’optimisation.

      Dès lors, une question s’impose : la France est-elle appelée à devenir le principal terrain d’ajustement structurel ?

      Cash-flow, dividende et partage de la valeur

      La presse économique insiste largement sur la progression du cash-flow et la hausse programmée du dividende. Zonebourse note que « les prévisions 2026-2028 sont supérieures aux attentes et figurent parmi les meilleures du secteur » (Zonebourse).

      Le signal envoyé aux investisseurs est puissant. Le rendement total pour l’actionnaire a été mis en avant, et le dividende est appelé à progresser. Mais cette dynamique soulève un autre questionnement. Si la trajectoire financière est sécurisée, comment se traduit-elle dans le partage de la valeur interne ? Les salariés, dont une part significative est actionnaire, peuvent bénéficier de la hausse du cours. Mais que se passe-t-il si, parallèlement, l’intéressement recule et que les primes deviennent ponctuelles ?

      La confiance proclamée s’applique-t-elle aussi au contrat social ?

      L’IA : moteur d’efficacité ou outil d’intensification ?

      La stratégie évoque également un usage massif de l’intelligence artificielle. L’IA est présentée comme levier d’efficacité et de création de valeur. ZDNet résume ainsi l’ambition : le plan, « dopé par l’IA, générera une forte croissance du cash-flow et du bénéfice par action » (ZDNet).

      Là encore, la formulation interroge. L’IA est-elle pensée comme un outil d’augmentation des compétences ou comme un accélérateur de productivité ? Quels effets sur les métiers de la relation client, du support, du réseau ? Dans un contexte de transformation interne, ces questions ne sont pas théoriques.

      Entre cohérence financière et tension sociale potentielle

      À la lecture croisée des médias, une constante apparaît : la stratégie est jugée solide financièrement. Mais plusieurs observateurs suggèrent qu’elle repose d’abord sur une logique de création de valeur pour les marchés.

      La confiance comme récit, le cash-flow comme objectif, l’efficacité comme méthode. Reste à savoir si ces trois dimensions peuvent coexister sans friction. Car si la Bourse valide la trajectoire, le véritable test se jouera ailleurs : Dans la capacité à maintenir l’engagement interne ; dans la perception d’équité du partage de la valeur ; dans la soutenabilité des transformations organisationnelles.

      Une dernière question, peut-être la plus structurante : Orange peut-il durablement incarner la confiance à l’extérieur si, à l’intérieur, la transformation est vécue comme une compression ? Les marchés ont tranché à court terme. Le corps social, lui, tranchera sur la durée.