En une nuit de juin, le marché français des télécoms est passé de quatre acteurs à trois. Bouygues, Free et Orange se partagent les dépouilles de SFR pour 20,35 milliards d’euros. Récit d’un dépeçage où l’opérateur historique paie le moins, ramasse le moins, et reste pourtant le roi. Suivront un marathon réglementaire de dix-huit mois, une guerre parallèle autour du cuivre que l’on enterre, et un décor social où l’intelligence artificielle fait déjà trembler les cadres. Le secteur se réinvente. Reste à savoir qui tirera les ficelles.
Le festin du siècle
« C’est fait », tranche d’emblée la presse économique (Amélie Charnay, La Tribune). Dans la nuit du samedi au dimanche 7 juin, Altice France a signé. Après plus d’un an de discussions et un mois et demi de négociations exclusives, Patrick Drahi cède SFR à un trio d’appétit : Bouygues Telecom, Free et Orange. Prix de la bête : 20,35 milliards d’euros, « répartis de la façon suivante : 42 % supporté par Bouygues Telecom, 31 % par Iliad (Free) et 27 % par Orange » (Amélie Charnay, La Tribune). On parlait du « deal du siècle ». On a surtout assisté à un découpage de précision.
Bouygues s’arroge la plus grosse part. L’opérateur rafle 5,9 millions de clients grand public et la pépite SFR Business. Son directeur général jubile à peine voilé : l’opération « permet à Bouygues Telecom Business de changer de dimension », confie Benoît Torloting (Margaux Vulliet, Challenges). Traduction : l’éternel quatrième entend enfin jouer les premiers rôles sur le marché entreprise, où il accumulait du retard. La facture d’intégration, elle, est estimée entre 3,5 et 4 milliards d’euros sur cinq ans. Changer de dimension a un prix.
Free récupère les forçats du low cost : Red by SFR, des abonnés mobiles et 400 000 petits pros, soit huit millions de clients pour 31 % du ticket. Xavier Niel reste fidèle au volume. Le gouvernement, lui, applaudit : Roland Lescure salue « une étape majeure et déterminante pour une opération structurante qui concerne l’ensemble du secteur télécom français et européen » (Amélie Charnay, La Tribune).
Orange, le roi qui paie le moins
Voilà le paradoxe savoureux. Orange débourse la part la plus modeste, 27 %, et n’embarque que cinq millions de clients, dont quatre millions de simples abonnés MVNO sous marques Réglo, Syma ou Coriolis. Zéro client entreprise. Et pourtant l’opérateur historique reste leader, sur le fixe comme sur le mobile. La discrétion comme stratégie : laisser les autres se gaver et payer cher, encaisser l’essentiel sans bouger le curseur.
Reste l’obstacle. Le dossier doit franchir le couperet des autorités de la concurrence, et l’examen s’annonce long, jusqu’à dix-huit mois, ce qui repousserait la vente effective à fin 2027, voire début 2028. Bruxelles ou Paris ? Nul ne le sait encore. « C’est une question de semaines pour savoir quelle autorité antitrust prendra le leadership », a reconnu Christel Heydemann, la patronne d’Orange (Amélie Charnay, La Tribune).
Et puis il y a le joker. Depuis 2008, le ministre de l’Économie peut « évoquer » une affaire et passer outre le verdict de la concurrence. En 2018, Bruno Le Maire l’avait fait pour sauver des emplois chez Cofigeo. Or la prochaine présidentielle tombe au second semestre 2027, pile au moment du verdict. De quoi, selon La Tribune, « enterrer ou sauver cette fusion historique sur le marché des télécoms » (Amélie Charnay, La Tribune). Une opération à 20 milliards pourrait se jouer à la roulette électorale.
Pendant ce temps, le cuivre se meurt
Loin des projecteurs du méga-deal, Orange livre une autre bataille, plus prosaïque mais tout aussi révélatrice. Celle du cuivre. L’opérateur a engagé l’extinction de son vieux réseau depuis janvier 2025, avec fermeture totale prévue d’ici 2030. Déjà 925 communes débranchées. Sur le papier, 95 % des locaux sont raccordables à la fibre. Restent 2,6 millions de prises à poser, souvent les plus coûteuses, dans les zones les moins rentables.
Et là, le bât blesse. Les réseaux d’initiative publique, ces RIP financés par les collectivités pour fibrer la campagne, voient leurs coûts exploser. Un rapport de la Cour des comptes « a relevé que 9 RIP sur 10 ont constaté des surcoûts par rapport à leur plan d’affaires initial » (Margaux Vulliet, Challenges). Le sénateur Patrick Chaize agite le spectre du pire : « Le risque pour les RIP est une cessation de paiements, un dépôt de bilan ou encore de se faire racheter par des opérateurs » (Margaux Vulliet, Challenges).
Pour la présidente de l’Arcep, pas question de céder à la facilité. « Il y a une stratégie de longue date d’aménagement du territoire à travers l’obligation de complétude », rappelle Laure de La Raudière, qui a déjà infligé à Orange une sanction de 26 millions d’euros en 2023 pour des engagements non tenus (Margaux Vulliet, Challenges). L’opérateur, lui, refuse poliment de payer pour les autres.
Cerise sur le démontage : le cuivre arraché vaut de l’or. Plus de 9 000 dollars la tonne au pic. Orange compte démanteler un million de kilomètres de lignes d’ici 2032 et recycler 80 000 tonnes par an. Nexans construit une usine à Lens. Le vieux monde se recycle, littéralement.
Le vrai sujet : qui tient les fils ?
Car au fond, la question dépasse les télécoms. Elle est celle du pouvoir sur les réseaux, les emplois, les usages. Même Leboncoin l’apprend à ses dépens. La deuxième audience de France traverse, dit un connaisseur, « une zone de turbulences sans précédent » (Laure Croiset, Challenges). Le site s’offre fin juin un patron venu des télécoms, l’Australien Kieren Cooney, chargé de « renforcer sa position de plateforme de référence du quotidien des Français » et d’assumer le virage vers l’abonnement à 0,99 euro. Pari risqué. « Ce qui constitue un sacré pari : ce que vous gagnez d’un côté, vous risquez de le perdre en audience de l’autre avec une chute des revenus publicitaires », prévient l’expert Frank Rosenthal (Laure Croiset, Challenges). Et les salariés ont fait grève pour la première fois de l’histoire du site.
L’IA, justement, voilà le décor de fond. Christelle Thieffinne, élue le 10 juin à la tête de la CFE-CGC, en a fait son premier chantier. Son cri d’alerte est sans détour : « Tout va très vite, les cols blancs sont en première ligne » (Florian Fayolle, Challenges). La cadre de Thales redoute une vague qui dépasse les métiers d’exécution : « On va supprimer ou externaliser des activités de cadre jusqu’à présent réalisées en interne, en marketing, communication et informatique » (Florian Fayolle, Challenges). Elle réclame des accords, sans céder au catastrophisme, et tient à sa boussole : « Notre rôle est de défendre les travailleurs, pas de faire de la politique » (Florian Fayolle, Challenges).
Tout se tient. Pendant qu’Orange consolide un marché à trois et démonte son cuivre, l’économie entière rebat ses cartes. Les opérateurs grossissent. Les plateformes changent de modèle. L’IA s’installe dans les bureaux. Et les syndicats suivent péniblement.
Et après ?
Le marché des télécoms passera donc de quatre à trois. Moins de concurrence, vraiment moins cher pour l’abonné ? Rien n’est moins sûr. Orange sortira renforcé sans avoir trop dépensé, mais saura-t-il financer la fibre des campagnes sans s’écharper avec les collectivités ? L’Autorité de la concurrence aura-t-elle le dernier mot, ou la politique reprendra-t-elle la main au printemps 2027 ? Et tandis que les opérateurs se partagent un gâteau bien réel, qui réglera l’addition de la révolution invisible, celle de l’intelligence artificielle qui s’invite déjà dans les habitudes, sous contrôle des États-Unis ? Le siècle vient de signer son deal. Il lui reste à en écrire la suite.
Pour aller plus loin :
Amélie Charnay, « SFR racheté par Bouygues, Free et Orange : le protocole d’accord est signé pour le deal du siècle », La Tribune, n° 8341, 9 juin 2026, p. 30-31.
Amélie Charnay, « SFR : le rachat va-t-il passer le couperet des autorités de la concurrence ? », La Tribune, n° 8341, 9 juin 2026, p. 32.
Amélie Charnay, « Ce que Bouygues, Free et Orange vont gagner avec le rachat de SFR », La Tribune, n° 8341, 9 juin 2026, p. 33.
Florian Fayolle, « La nouvelle leader de la CFE-CGC veut des accords sur l’IA » (entretien avec Christelle Thieffinne), Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 50-51.
Laure Croiset, « Leboncoin change son modèle sous tension », Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 52.
Margaux Vulliet, « Bouygues mise sur le B to B », Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 54.
Margaux Vulliet, « La fin du réseau cuivre met les collectivités sous tension » (incluant l’encadré « Un chantier de recyclage géant pour Orange »), Challenges, n° 923, 11 juin 2026, p. 62-63.
